Finalement le jardin forêt, une bonne ou une mauvaise idée ?
Le jardin-forêt : un modèle écologique séduisant mais complexe à mettre en œuvre
Le jardin-forêt, ou forêt comestible, est une approche de l’agriculture inspirée des principes de la permaculture. Il repose sur la création de systèmes écologiques diversifiés où des arbres fruitiers, des arbustes, des plantes vivaces, des herbes aromatiques, des légumes et des plantes grimpantes cohabitent de manière harmonieuse. Le but est de reproduire la structure d’un écosystème forestier tout en étant productif. Ce modèle tente d’imiter la nature en intégrant différentes strates végétales pour maximiser les récoltes tout au long de l’année.
Le jardin-forêt repose sur sept strates :
- Canopée
- Strate arborée basse
- Arbustes
- Plantes herbacées
- Couvre sol
- Rhizosphère
- Plantes grimpantes
Cette organisation vise à créer un environnement où chaque plante a un rôle spécifique, contribuant à la fertilité du sol, la production d’oxygène, la gestion de l’eau et la biodiversité. De cette manière, un jardin-forêt devient un écosystème à part entière, visant à offrir des récoltes variées, tout en respectant les principes de durabilité et d’équilibre écologique.

Forêt mature, complexe et imposante
Les jardins-forêts : un idéal séduisant mais difficile à concrétiser
Bien que le concept de jardin-forêt soit séduisant, sa mise en œuvre présente plusieurs défis pratiques qui méritent d’être examinés de plus près.
1. Un charme paysager, mais des variétés à mieux sélectionner
L’aspect paysager d’un jardin-forêt est indéniablement attrayant. La diversité des plantations crée un environnement naturel et riche, mais cette diversité peut aussi entraîner des difficultés pratiques. Beaucoup des variétés recommandées dans ces systèmes sont souvent exotiques et mal adaptées aux conditions locales. Ces plantes, présentées comme un atout de diversité, échouent parfois à offrir des rendements intéressants ou une qualité gustative satisfaisante. Une production alimentaire qui, au lieu de maximiser les récoltes, devient parfois incertaine en termes de saveur et de rendement.
2. Une expérimentation intéressante mais attention au fouillis
L’approche expérimentale du jardin-forêt repose sur une organisation complexe en strates multiples. Cependant, en pratique, cette approche peut se révéler moins efficace. Par exemple, l’utilisation de plantes grimpantes comme les vignes ou les kiwis, qui s’entrelacent avec les arbres, complique l’accès à la récolte. Cueillir des fruits devenus inaccessibles devient un défi, et l’entretien de ces plantes — en particulier la taille — demande beaucoup plus d’efforts que dans un verger traditionnel.
De même, les plantes potagères qui demandent un accès à la lumière important ainsi qu’un sol meuble et riche auront du mal à exprimer leur plein potentiel. Leur dispersion dans l’espace rendra les soins (arrosage, désherbage) ainsi que la cueillette chronophage et source d’erreur et d’oubli.
Il est indispensable de réfléchir également à la gestion de l’enherbement, tondre ou débroussailler en ligne droite est bien plus aisé que faire du gymkhana et de slalomer entre les arbres ! D’autant qu’il faut le faire plusieurs fois par an !

3. Des éléments du système peuvent être contreproductifs
Certains éléments du jardin-forêt, fortement recommandés, comme les fixateurs d’azote, occupent une place précieuse dans l’espace tout en offrant peu de bénéfices directs en termes de production alimentaire. Cela pose un problème de rentabilité dans les petits espaces. Les fixateurs d’azote captent l’azote de l’atmosphère via une symbiose bactérienne au niveau racinaire. Ce sont souvent des plantes de la famille des fabacées, qui ont un système racinaire très agressif et qui vont exercer une compétition par rapport aux autres plantes sur les ressources, notamment en eau.
En remplacement, il vaut mieux partir sur des arbres producteurs de biomasse mais qui ont d’autres intérêts comme les saules, les sureaux, les noisetiers, etc, les rabattre régulièrement et les broyer pour apporter au sol une ration complète. En effet, sous nos climats, c‘est le sol qui fournit de l’azote aux plantes, principalement via les bactéries. « Le cycle de l’azote étant un processus complexe, beaucoup d’organismes entrent en jeu. Les bactéries, la décomposition de la matière organique, les vers de terres et les champignons sont autant d’éléments à prendre en compte. » 1. C’est donc le sol qu’il faut nourrir, en matière carbonées principalement (BRF, paille, compost de déchets verts…), pour qu’en échange il fournisse aux arbres les éléments nutritifs et pas seulement l’azote.


Févier d’Amérique, fixateur d’azote, culminant à 20 mètres de haut.
4. La richesse de la biodiversité dans un verger traditionnel
Évidemment les jardins-forêts sont mis en avant pour leur biodiversité mais il est important de souligner que des pratiques simples dans un verger ou un potager peuvent aussi soutenir une biodiversité exceptionnelle. En favorisant des techniques comme la gestion différenciée de l’herbe, le maintien de tas de bois, de feuilles, ou l’installation de nichoirs pour les oiseaux et les insectes, il est possible de créer un écosystème diversifié. Ces techniques permettent également de maintenir un sol en bonne santé et d’attirer une faune utile, tout en garantissant une production alimentaire efficace et soutenue.
5. L’expérience des anciens : simplicité et efficacité
Les pratiques agricoles ancestrales, qui ont fait leurs preuves au fil des siècles, ont montré que la simplicité pouvait être tout aussi efficace. Les anciens ont sélectionné au fil des générations des variétés fruitières qui étaient non seulement productives, mais aussi résistantes aux maladies locales et adaptées aux besoins humains. En associant des haies fruitières et des plates-bandes de potager, ils ont créé un système alimentaire durable, avec une récolte abondante de fruits et de légumes, et un entretien réduit.
Le meilleur exemple en est la joualle. « La joualle (« joala » en occitan) est un système ancestral de culture agricole associant sur une même parcelle de la vigne, des arbres fruitiers et plusieurs autres cultures intercalaires réalisées entre les rangées d’arbres. Cette méthode culturale a été pratiquée en plusieurs régions d’Europe, et notamment dans le Sud-Ouest de la France.
Ce mode de cultures associées (entraide mutuelle végétale) diminuait les efforts du cultivateur et préservait la biodiversité. Des arbres fruitiers implantés en joualle y produisaient abricots (coteaux du Lot et de la Garonne, par exemple), cerises (Gironde), pêches de vigne (Charentes), prunes d’Ente (Périgord), et autres. Entre ces rangées de fruitiers, toutes sortes de cultures pouvaient s’y trouver: légumes, blé, fourrage, betteraves, pommes de terre ou tabac. Au xxe siècle, ce système cultural intégré a été préservé en Espagne et surtout au Portugal. Mais face aux assauts de l’agriculture intensive, il a disparu temporairement du territoire français. » 2

Vendanges au xve siècle dans une joualle : des arbres fruitiers sont organisés en Hautain (de type guirlande) et alignés entre des champs cultivés Tacuinum Sanitatis (1474), Paris, Bibliothèque nationale, Ms. lat. 9333
6. Une approche plus rationnelle : partir sur des bonnes bases
Au lieu de chercher à recréer un écosystème complexe dès le départ, il est souvent plus sage de commencer par une base simple, avec des essences et des variétés éprouvées, adaptées aux conditions locales. Cela permet de poser des bases solides pour un jardin productif, sans tomber dans la tentation de la complexité ni de la collectionnite. Une fois ces bases bien établies, il est possible de complexifier progressivement le système en introduisant de nouvelles plantes et de nouvelles strates, mais toujours dans le but d’optimiser la production alimentaire, sans surcharger le système. Certaines essences plus originales mais goûtues et productives peuvent également s’implanter : le poivrier du Sichuan, certains cornouiller mâles, les asiminiers… De quoi satisfaire sa curiosité sans compromettre la production ! Cette approche est également plus économique, en limitant les achats inutiles et en se concentrant uniquement sur des plantes capables de produire de la nourriture.
Conclusion : une approche nuancée du jardin-forêt – vers un système agroforestier intraparcellaire prenant la forme du verger maraîcher
Les jardins-forêts ont un grand potentiel écologique et peuvent offrir une belle alternative en matière d’agriculture durable, mais pour qu’ils soient réellement efficaces, il est important de bien les organiser à moins que le but ne soit qu’expérimental. Il ne s’agit pas de mélanger toutes les strates de plantes sans réfléchir à leurs besoins spécifiques, mais plutôt de structurer l’espace de manière à répondre à la fois aux besoins des plantes et aux attentes humaines en matière de récolte.
Une bonne approche serait de créer des zones accessibles et proches, consacrées aux potagers et entourées de haies fruitières diversifiées, comprenant des buissons, des petits fruits et des arbres fruitiers. Ces zones, faciles d’accès, peuvent être cultivées de manière régulière et offrir une production alimentaire diversifiée. Plus éloignées, on pourrait aménager des zones dédiées aux grands arbres fruitiers comme les noyers ou les châtaigniers, ainsi qu’à la production de bois (pour le chauffage, le bois d’œuvre ou la biomasse). Ces espaces plus vastes et moins accessibles seraient entretenus moins fréquemment et restent optionnels pour les petits jardins.
En résumé, un jardin-forêt bien conçu devrait éviter de tout mélanger. Il est essentiel de prendre en compte les besoins variés des plantes en termes de lumière, de sol et d’entretien. Il faut aussi penser aux besoins humains : obtenir des récoltes régulières et se faciliter la vie : on se rend au potager tous les jours, au verger toutes les semaines et en forêt 4 ou 5 fois par an. Une organisation réfléchie, inspirée des principes de la permaculture, peut permettre de créer un écosystème productif, harmonieux et adapté à la fois aux plantes et aux besoins humains.

Cultures potagères entre les haies fruitières au Jardin turbulent, la canopée au second plan (aout 2024)
1 www.verdeterreprod.fr/wp-content/uploads/2019/05/LES-BACTERIES-FIXATRICES-D’AZOTE-LIBRES-DU-SOL-.pdf
Azote et sol vivant https://www.youtube.com/watch?v=Psb4NwfyHP4
2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Joualle
Pour aller plus loin en vidéo, retours d’expérience sur les jardins forêts :


Belle réflection ! Chaque arbre a sa bonne place avec de l’espace !
Merci !